21 Sep, 2026 | Article

Fintech : “Notre principal défi, c’est la masse critique internationale”

Après des années de levées records, la fintech française entre dans une nouvelle phase. Monétisation, consolidation, internationalisation, déploiement de l’IA… Alain Clot, président de France FinTech, décrypte un secteur qui entreprend de changer d’échelle.

Ancien banquier et business angel, Alain Clot préside France FinTech, l’association qui représente l’écosystème français de la finance innovante. Elle fédère aujourd’hui des entreprises très diverses telles que des assurtech, acteurs du paiement, de crédit, de la gestion d’actifs, de la crypto ou des services financiers aux entreprises. Pour La Fabrique by CA, Alain Clot revient sur la maturité d’un marché qui ne cherche plus seulement à croître vite, mais à devenir plus solide et plus puissant.

Où en est la fintech française aujourd’hui ?

Nous comptons environ 1 200 entreprises, 55 000 emplois qualifiés et une quinzaine de licornes, dont une nouvelle cette année avec Morpho. Nous nous appuyons aussi sur de nombreuses scale-up prometteuses dans toutes les grandes verticales. La fintech française est le premier compartiment de la tech française et le premier écosystème de la fintech de l’Union européenne.

Le Royaume-Uni, parti plus tôt avec davantage de ressources (financement en capital-risque et cadre réglementaire) est toujours devant nous. Mais la France se distingue par son dynamisme, la diversité de son écosystème et le nombre d’acteurs en capacité de devenir des champions européens.

Quelle est la priorité : continuer à croître ou atteindre la taille critique ?

La taille critique, c’est-à-dire la rentabilité, est la priorité. Non parce que la taille serait une fin en soi, mais parce qu’elle procure des ressources pour investir, notamment en technologie, recruter, se développer à l’étranger ou réaliser des acquisitions. Le marché est clairement entré dans une phase de consolidation. Les leaders captent une part croissante du chiffre d’affaires et acquièrent des concurrents plus petits. Près de la moitié des transactions de fusions-acquisitions (11 sur 23 à fin août 2026 ndlr) concernent des opérations intra sectorielles avec des fintech qui rachètent d’autres fintech en France mais aussi au-delà des frontières. 

Le ralentissement des financements a-t-il accéléré cette évolution ?

Après le pic de 2022, le financement de la tech s’est fortement contracté, en particulier dans le capital-risque. Les fintech françaises ont plutôt bien résisté parce qu’elles avaient beaucoup levé auparavant, qu’elles ont actuellement davantage accès à la dette et qu’une part croissante d’entre elles génère désormais suffisamment de revenus pour s’autofinancer.

Cela n’en a pas moins accéléré le recentrage des investissements, amorcé dès 2022, certains plans d’économies et la recherche de gains de productivité. Certaines diversifications ou ouvertures de nouveaux marchés ont été réexaminées.

L’époque du “croître d’abord, gagner de l’argent plus tard” est terminée ?

Je n’ai jamais constaté de « course à l’abîme », mais la période est clairement à la croissance rentable. La rentabilité n’est pas une option. Elle peut être différée dans un business plan raisonnable, comme dans toute industrie, mais les investisseurs sont plus sensibles aux délais de retour, posent davantage de questions sur les décisions stratégiques, les investissements ou les nouveaux marchés. Tout cela est plutôt sain.

Quels sont les segments qui accélèrent le plus ?

Le financement et le crédit sont particulièrement dynamiques. Historiquement, les fintech intervenaient dans le financement au travers de partenariats avec des acteurs régulés. On observe aujourd’hui une accélération des demandes d’agrément pour devenir banque de plein exercice ou assureur. L’assurtech est également très active, tant en B2C qu’en B2B avec une forte composante partenariale avec les grands assureurs. Les services aux TPE-PME sont aussi en forte expansion, ainsi que la gestion d’actifs, où la technologie permet d’individualiser beaucoup plus finement les services proposés sans trop alourdir les coûts.

On voit aussi les fintech élargir leur terrain de jeu…

La plateformisation constitue une tendance lourde. La plupart de nos membres ont commencé en proposant une prestation précise tel que le paiement par exemple,   avant d’ajouter progressivement d’autres briques, jusqu’à devenir des plateformes de services. Un acteur comme Spendesk a démarré par un service de gestion des notes de frais et est aujourd’hui un logiciel complet des dépenses et achats de l’entreprise. Lydia, partie du paiement peer-to-peer, devient peu à peu une néo banque. Les frontières s’estompent.

Assiste-t-on aussi à l’essor d’une fintech plus “invisible”, qui fournirait surtout la « plomberie technologique » de la finance ?

Assez peu. Une fintech, ce n’est pas seulement de la technologie. C’est aussi un parcours et des usages. Une grande partie de la créativité de ces quinze dernières années a d’ailleurs porté sur les usages et l’expérience client. La barrière technologique pure est souvent moins forte qu’on l’imagine. Elle est en effet maîtrisée par les big tech qui s’intéressent de plus en plus aux services financiers. La valeur se crée donc surtout lorsque cette technologie est appliquée à un métier, à un parcours ou à un usage précis.

En revanche, les fintech pénètrent de plus en plus le cœur des métiers financiers ?

Oui, et c’est une évolution très importante. Les partenariats avec les banques et les assureurs portent désormais sur des sujets très stratégiques : la connaissance client, l’analyse du risque, la tarification ou encore la gestion des sinistres pour l’assurance. Cela confirme que le niveau de confiance a beaucoup progressé. Nous sommes souvent dans une logique de “coopétition” : une fintech peut être partenaire d’un grand groupe sur une activité et concurrente sur une autre.

Quel rôle l’IA va-t-elle jouer dans cette transformation ?

Un rôle considérable. La finance repose fondamentalement sur trois choses : la donnée, l’anticipation et l’interaction avec le client. Or ce sont précisément trois domaines où l’intelligence artificielle est la plus performante. Elle permet déjà des avancées importantes dans l’analyse du risque, les fonctionnalités prédictives, le conseil ou l’allocation d’actifs. Son déploiement dans la finance est rapide. 

À quoi ressemblera le paysage fintech français dans cinq ans ?

Il sera plus concentré et plus hybride. Certains acteurs seront issus exclusivement du numérique, d’autres seront le résultat de rapprochements entre des cultures et des modèles différents. L’Europe restera notre marché naturel, notamment grâce au passeport réglementaire européen. Mais de plus en plus de fintech françaises vont aussi se développer aux États-Unis, en Asie ou en Afrique.

Nous sommes bien placés en Europe, mais nous restons petits face aux géants anglo-saxons et, de plus en plus, chinois. Notre enjeu n’est donc pas seulement d’être performants. Il faut devenir assez grands pour disposer des ressources nécessaires. Nous avons quelques années pour prendre notre pleine mesure.

 

Avec WE DEMAIN.