L’épisode Anthropic marque-t-il un tournant dans la manière de penser la souveraineté de l’IA ?
Oui, je pense que c’est un nouveau signal d’alerte. La menace du “kill switch”, c’est-à-dire la possibilité de couper l’accès à certains services numériques, existe depuis longtemps. Elle était souvent agitée dans le débat public et elle s’est déjà matérialisée, mais plutôt de façon ponctuelle comme avec les juges de la cour pénale internationale placés sous sanctions américaines.
Cette fois, la différence tient à l’ampleur et au caractère stratégique du phénomène. Se voir imposer, du jour au lendemain, une restriction d’accès à des modèles très puissants peut toucher n’importe quelle entreprise française ou européenne. On passe d’une menace relativement théorique à un risque pratique avéré. Cela ne signifie pas que l’on peut s’autonomiser de tous ces acteurs et de tous ces services du jour au lendemain, mais cet épisode doit accélérer la prise de conscience et les actions qui en découlent.
La souveraineté numérique a longtemps été résumée à la localisation des données. Est-ce encore suffisant ?
Non. On a beaucoup raisonné en termes de localisation des données ou des serveurs. C’est encore l’argument que tiennent certains grands acteurs : les serveurs sont en Europe, les contrats sont signés sur plusieurs années, donc il n’y aurait pas de problème. Mais on voit bien qu’il existe une autre dépendance. Celle au droit, aux décisions politiques, aux contrôles d’exportation, parfois même à la décision de quelques personnes qui peuvent tout faire basculer très vite.
L’exemple des centres de données est parlant. Il y a beaucoup de projets d’investissement en France, ce qui peut renforcer l’attractivité, la compétitivité et l’emploi. Mais avoir plus de serveurs sur le sol français renforce-t-il mécaniquement notre souveraineté ? La réponse courte, c’est que si ces serveurs servent avant tout à faire tourner des modèles étrangers, cela ne règle pas la question.
Que peut faire une entreprise française déjà très dépendante d’outils le plus souvent américains ?
La première chose, c’est de ne pas être idéaliste. Il faut que les alternatives existent et qu’elles soient de qualité. Agiter le risque de souveraineté, c’est bien, mais encore faut-il pouvoir proposer des solutions au moins comparables. Dans beaucoup de segments, ces alternatives existent mais on ne les connaît pas toujours. Les pouvoirs publics ont un rôle à jouer pour accompagner les entreprises européennes vers ces solutions, mettre en relation l’offre et la demande, faciliter les migrations. Car changer d’outil, déplacer ses données, modifier ses habitudes, cela a un coût.
Ensuite, il faut se poser la question de la dépendance ultime. Une entreprise qui passerait de modèles américains à des modèles chinois ne réglerait pas le problème et ne passerait que d’une dépendance à une autre. Et si une entreprise misait 100 % de son activité sur un modèle européen, elle serait probablement trop exposé. Il faut donc diversifier. Pour une entreprise, la souveraineté numérique, c’est avoir le choix. Certaines grandes entreprises commencent à mettre en place une forme de “dualité minimum” : au moins deux solutions pour chaque besoin critique, afin d’avoir un plan B si le plan A ne fonctionne plus.
Le risque n’est-il pas aussi économique, avec une hausse brutale attendue du coût des outils IA ?
Oui, c’est un risque très plausible. Aujourd’hui, les services d’IA sont encore relativement bon marché. Mais les entreprises qui les développent ont investi des sommes colossales et il faudra bien qu’elles génèrent des revenus qui les remboursent. Si demain un acteur dit que votre abonnement ne coûte plus 200 dollars par mois, mais 2 000 dollars et que toute votre activité dépend de cet outil, vous êtes coincé. Les modèles économiques ne sont pas stabilisés. Sur le B2C, on ne voit pas encore de modèle vraiment tenable. Sur le B2B, il y a des clients, mais les acteurs rentreront-ils dans leurs frais ? Ce n’est pas évident.
L’autre risque est de voir se développer une IA de plus en plus élitiste. Pendant longtemps, le récit dominant était que l’IA allait se diffuser largement, avec de multiples alternatives, notamment grâce à l’open source. Mais avec la course aux investissements, les restrictions d’accès et les décisions prises sans préavis, on peut imaginer un autre scénario : dans quelques années, les modèles les plus avancés pourraient être réservés à ceux qui ont les moyens de payer très cher pour conserver un avantage concurrentiel.
La France prend-elle suffisamment l’IA au sérieux dans la rupture stratégique qu’elle représente ?
Je ne pense pas que la France ait pris le sujet à la légère. La première stratégie nationale sur l’IA date de 2018, avec le rapport de Cédric Villani. La France a été l’un des pays pionniers sur ce sujet. Aujourd’hui, l’accélération est très forte sur toute la chaîne de valeur : les centres de données, les talents, les modèles, la gouvernance internationale. Le fait d’avoir accueilli le Sommet pour l’action sur l’IA, d’être moteur dans certaines enceintes internationales, montre que c’est une priorité politique forte.
La difficulté, c’est que cette course coûte extrêmement cher. Elle est presque intenable. Faut-il jouer ce jeu ? Peut-on le jouer ? Ce n’est pas évident. D’autant que le paysage technologique reste très mouvant. Cela oblige à investir, mais aussi à anticiper les prochaines ruptures.
Mistral AI peut-il incarner cette souveraineté européenne de l’IA ?
Mistral est une très bonne nouvelle pour la France. Quand on se déplace à l’étranger et que l’on parle de numérique ou d’IA, tout le monde parle de Mistral. Je pense même que l’entreprise impressionne parfois davantage à l’étranger qu’en France. Mais il faut ajouter deux nuances. D’abord, Mistral n’est pas au niveau d’Anthropic ou d’OpenAI sur les modèles les plus avancés. Ce ne sont pas les mêmes montants investis, ni la même puissance de calcul. Mistral semble plutôt adopter une stratégie de diffusion dans l’économie : trouver des clients, accompagner les entreprises, aider à implanter l’IA dans les organisations, avec une dimension très pragmatique.
Ce n’est pas forcément un problème. Est-ce que l’Europe a besoin de pousser à tout prix la recherche jusqu’aux modèles les plus puissants au monde ? C’est une question ouverte. La deuxième nuance, c’est que Mistral est relativement seul. Un écosystème ne peut pas reposer uniquement sur un grand acteur. Il faut des centres de recherche performants, de nombreuses entreprises, des talents, du volontarisme politique.
Le numérique a-t-il trouvé sa place dans le débat politique en France et en Europe ?
Si l’on ne pense pas ensemble la transition environnementale et la transition numérique, on passe à côté de deux grandes transformations contemporaines. Le climat est désormais bien présent dans l’agenda politique. Le numérique, lui, reste beaucoup moins traité comme un enjeu politique alors qu’il l’est profondément. Une technologie n’est jamais neutre. Les données utilisées, les modèles choisis, les usages que l’on autorise ou que l’on encourage relèvent de choix collectifs.
Au Conseil de l’IA et du numérique, nous avons publié une tribune intitulée « La bataille du numérique est devenue une bataille pour la démocratie« . Les réseaux sociaux ont déjà transformé le débat public. L’IA générative va poser de nouvelles questions. Comment s’informe-t-on ? Auprès de quelles sources ? Avec quelle diversité ? Quels effets sur les élections, sur l’opinion, sur la confiance ?
À l’approche de 2027, ces sujets devraient faire partie du débat démocratique. Réussir la stratégie IA, ce n’est donc pas seulement gagner en compétitivité. C’est aussi penser ses conséquences à tous les niveaux de la société : économiques, démocratiques, sociales et environnementales.
Propos recueillis par Marc-Arthur Gauthey avec WE DEMAIN

